En quête du flou
Peintures récentes de Tristan Bastit
par Adrien Goetz

ristan
Bastit se définit comme un "facteur
d'épiphanies". Organiste qui sait
passer de ses amours picturales aux délices de la gravure,
changer de
registre pour produire le ton juste, varier les jeux, il se manifeste
aux mortels sous diverses apparences.
Graveur, il a entrepris depuis
des années ce qu'il nomme une "quête du flou". Par
le trait, il
parvient à effacer l'image nette. Elle se forme pour le
spectateur, qui
accomode lui-même les planches de Bastit. Il parle de
"Gravures
Molles". Je me souviens d'une série faite à
Douarnenez où il a mis à
contribution toute une boîte de sardines : le fer-blanc, bien
sûr,
déchiqueté sur les rochers de la côte
bretonne, mais les sardines
elles-même, galvanisées.
Quant à l'huile, elle lui aurait servi,
disent ses amis, à peindre. Car Tristan Bastit est avant
tout peintre -
à ce qu'il affirme, et on le croit quand on
regarde la vingtaine
d'œuvres qu'il expose aujourd'hui à la galerie La
Marraine du Sel. La
démarche est la même. L'image qu'il trace sur le
papier, en un premier
jet transparent, est reprise durant des mois. Effacée,
érodée, il n'en
reste plus qu'un filigrane, qui atteste la validité de sa
monnaie. Le
travail de superposition des couches picturales vise à
détruire, à
recomposer, à masquer la première intuition. Elle
se confirme du coup.
Ce qu'il avait voulu dire et voulu gommer ensuite, s'affiche enfin.
Comme
chez Bonnard, qu'il considère comme le père de
l'écriture en peinture,
les figures qu'il trace ne sont ni des cernes ni des limites : ce sont
des être organiques qui se développent sur le
papier selon l'énergie
qui les habite. Ce qui compte pour Bastit, Epiphane, c'est
l'épiphénomène, la dernière
touche, la surface, épaisse de tout ce
qu'elle dissimule.
Né le 13 janvier 1941, jour de la mort de James
Joyce (si Joyce avait été Dalai Lama, Bastit
serait Joyce), il reprend
tous les dialectes à son compte, jusqu'aux langages
informatiques.
Régent de Mécanique esthétique au
Collège de 'Pataphysique, titre dont
beaucoup se sont parés indûment, et qu'il porte
avec une légitime
élégance, Bastit est également un
pilier de l'Ouvroir de Peinture
Potentielle (Oupeinpo),frère cadet pour la peinture de
l'Ouvroir de
Littérature Potentielle de Raymond Queneau et sa bande.
Bastit n'est
pas pour autant un artiste intellectuel. Bien sùr, il se
moque de ces
"peintures incultes pour public inculte" que l'on vend parfois
aujourd'hui. Sa culture ne l'empêche pas de divaguer. Bastit
est
d'abords un bon vivant, un joueur qui se fie au hasard, le bricoleur
qui vous décortique une boîte de sardines pour en
faire une œuvre, qui
superpose au tout un torse de Vénus et se
métamorphose en Dionysos
amoureux déguisé en Vulcain.Son atelier, joyeux
bric à brac,coulisses
de cirque du côté des clowns, jubille de ses
trouvailles. L'épiphanie,
dans ses dernières peintures sur papier, c'est le
jaillissement de la
couleur, l'évidence éclatante, la
présence réelle d'un artiste. Le Jour
des Rois, le hasard produit des signes : tristan Bastit a
trouvé la
fève.
BASTIT
À LA BASTILLE
par Bruno Duval
TALUS n° 19-20 - décembre 2004
On dit que le grand peintre ayant fait un ouvrage,
Des jugements d'autrui tirait cet avantage,
Que selon qu'il jugeait qu'ils étaient, vrais ou faux,
Docile à son profit, réformait les défaux.
Or, c'était le bon temps que la haine et l'envie,
Par crimes supposés n'attentaient à la vie;
Que le vrai du propos était cousin germain,
Et qu'un chacun parlait le coeur dedans la main...
Mathurin Régnier, Satyre XII (À M. Fréminet)
La curiosité l'emportant de justesse sur la timidité, j'ai abordé, dans les années
quatre-vingt, un menhir à la fois jovial et taciturne au Marché de la poésie,
où il tenait un stand regroupant plusieurs petits éditeurs régionaux, certains
d'entre eux bretons. Je ne savais même pas alors - mais peut-être, à l'époque,
ne tenais-je pas trop à le savoir - que ledit menhir venait d'ouvrir à la Bastille
une librairie à l'enseigne de La Marraine du sel, lors de l'inauguration de laquelle
des amis d'amis avaient assisté à une lecture de Maurice Fourré, que, vingt ans
auparavant, m'avait fait découvrir une lecture exhaustive d'André Breton. Ignorant
le nom du menhir, je ne me doutais pas alors que je reverrai bientôt, sous de
nouvelles auspices fourréennes et bretonnes à la fois, Bastit à la Bastille.
Quelques années plus tard, à la soirée de fermeture définitive de la librairie,
qui « faisait » aussi galerie, je suis arrivé trop tard pour entendre une nouvelle
lecture de Fourré: « Tristan, c'est attristant...» , déplorait, avec sa manie
du calembour, l'Enchanteur Merlin (Claude), directeur de la troupe des récitants.
On aurait cru assister à l'ultime dispersion des Chevaliers de la Table ronde,
traditionnellement entendue, dans les manuels de littérature, comme Matière de
Bretagne. Que m'importait alors que le patron de l'officine maniât, à ses moments
perdus, le « pinceau d'Ingres », selon l'expression que Fourré lui-même appliqua
jadis à son introductrice dans les Temps modernes, l'écrivain Colette Audry :
dans les fringuantes années quatre-vingt, la Bastille toute entière n'était qu'un énorme
pinceau dingue, dont, d'année en année, tout un chacun se disputait le Génie.

Les tendances passent, les valeurs restent, telle est la loi du seul marché de
l'art qui tienne, celui... des poètes. Si l'art, selon Duchamp, « vient d'un
mot sanscrit qui signifie faire », la poésie vient d'un mot grec qui signifie
créer, ou mieux re-créer. Qu'importent les tendances du cours quand l'heure
de la récréation a sonné. D'ailleurs, comme l'a fait Duchamp, affoler la meute
avec des objets de consommation courante pour ne pas avoir à livrer aux chiens
la clef de son propre mystère n'est pas précisément poser au faiseur.
Avant tous les retours pathétiques de l'art dit vrai à la figuration, c'est-à-dire à la
fiction, Bastit a subi l'influence de l'imaginaire contemporain le plus factice
: ciné, télé, bédé. Mais ces nouveaux vecteurs de mythologies aliénées, sinon
totalement aliénantes, n'avaient-ils pas eux-mêmes, pour atteindre le coeur
des masses, subi l'influence de la Fable, c'est-à-dire du monde ? Mundus est
fabula, disait Descartes. Entre l'un et l'autre, le seul point de convergence
objective réside, selon Bastit, dans la notion jungienne d'archétype. À l'opposé de
ceux qui, des deux côtés de l'Atlantique, se contentent depuis des lustres
de reproduire l'image des comics pour en tirer des effets plus ou moins comiques,
Tristan l'ingurgite pour en extraire l'archétype d'une vision fabuleuse, qu'il
bâtit de toutes pièces, comme un Rose-hôtel. Du point de vue de la clientèle,
l'avantage d'un tel discours, c'est qu'au même titre de toute servilité à l'égard
de l'icône médiatiquement révérée, toute condescendance culturelle envers la « mythologie
populaire » est abolie. Comme re-création artificielle qui garde encore, en
profondeur, son mot à dire
sur le monde, la peinture en ressort grandie.
Elle en avait besoin.
L'univers
hanté de Tristan Bastit
par André DEPRAZ

œuvre de cet artiste n'est point tout
à fait inconnu des Thononais qui l'ont
appréhendé
progressivement dès 90 à la galerie
Patrice-Alexis, puis
il y à deux ans à la Maison des Arts et Loisirs.
Toutefois, il est aisé d'affirmer que l'ensemble des toiles
présentées aujourd'hui trouve
idéalement sa place
à la chapelle de la Visitation. De format assez important,
chacune des œuvres impose sa présence avec force,
irradiant une atmosphère homogène et
créant un
univers hanté. C'est pourtant la
réalité qui est
ainsi explorée à partir de formes
élémentaires mais sans cesse
réinventées et
réutilisées, à partir de fragments
épars,
l'artiste élaborant une mosaïque parfaitement
architecturée, puzzle jamais complet toutefois, toujours
à la recherche d'une sensation complémentaire,
kaléidoscope sans cesse changeant qui suggère le
mouvement dans l'immobilité, voire le volume et la
troisième dimension.Dans une sorte d'agilité
inventive,
Tristan Bastit accumule les signes, les disloque pour mieux les
réunir, éclaboussant tout ce qui pourrait
paraître
trop solennel, conventionnel ou trop soigné. La
matière
très travaillée est subtilement suggestive tandis
que les
couleurs sans frontières très
tranchées se
rencontrent, s'épousent dans une palette
générale
sourde pour mieux dire la fulgurence et l'étonnement d'une
touche lumineuse. L'œuvre de Tristan Bastit se veut peinture
avant toute chose, peinture à la gloire de la peinture quand
l'imagination vagabonde recréant un monde singulier et
mystérieux. L'on perçoit une saine
gaieté, un
humour enjoué, une manifeste tendance ludique qui conjugue
la
fraîcheur au goût de l'insolite et du merveilleux.
L'artiste semble inviter le spectateur à
reconnaître
intuitivement l'inconnu qui habite les choses ou les paysages autant
que les individus et à décrypter les mythes
anciens aussi
bien que les fantasmes modernes. Une poésie authentique se
dégage de chaque œuvre nimbée d'une
sorte d'aura
tendre nous entraînant dans une dimension qui fait se
rejoindre
le réel et le merveilleux.
( Le Dauphiné Libéré. - 10 janvier
1997 )
VESTIBULE
par Thieri Foulc

ntrer dans une peinture ce
n'est pas facile.
Elle est là, la peinture, avec sa toile tendue comme une
porte
fermée et, dessus, ses formes & couleurs
"en un certain
ordre assemblées". Certes, il se passe des choses, dans le
plan,
ça remue, comme sous la lame d'une préparation
biologique. Il y a des centres, des tensions, des
équilibres,
des chocs, des repos, des écritures, des embrassements, des
asymétries, des vibrations, des plénitudes, des
débordements, des noyades, des marquages... Kandinski s'y
intéressait beaucoup & toute une part de l'art
moderne s'est
vouée à explorer tant le certain ordre que
l'assemblage.
Mais pour autant la porte n'est pas ouverte. Elle n'est
qu'ornée. Et les microbes mathématiques
soubresautent en
vain vers la troisième dimension.
Avec Tristan Bastit on entre dans la peinture. La porte
s'entrouvre ou plutôt on s'avise qu'elle avait toujours
été ouverte, sans qu'on sache comment. Non,
certes, qu'il
nous resserve l'artifice de la fenêtre ouvrant sur un monde,
la
perspective, l'espace, toute l'illusion du réel et du
surréel. Il ouvre, lui, sur la peinture en train de
révéler ses pouvoirs. Les images ne sont pas
seulement
peintes. Elles sont feintes, ou mieux : feignantes. De la toile
où elles reposent elles se lèvent pour feindre -
fingere
- pour former dans la cervelle active du visiteur des impressions, des
fantômes, des semblances & ressemblances de choses
qu'il
veut, qu'il va bientôt toucher, qui sont là, de
l'autre
côté de la porte.
L'un des plus beaux tableaux de Tristan Bastit s'intitule
"L'appât et le refus". Je m'apprêtais à
décrire
ce que ces formes, rythmes, zones, ponctuations, zébrages,
vitesses, éclairages, couleurs qui se chevauchent,
s'appellent
& s'opposent tissent ensemble, à
déchiffrer pour vous
ce que mon usine à images se complaît à
y lire de
sensuel & d'enfoui, à déterminer comment
cet
appât vous happe. Mais je n'ai pu. Car il y a aussi le refus.
Le
tableau reste tableau, pour continuer happer.
Finalement, si la porte est ouverte, c'est aussi que Tristan
Bastit n'est pas homme à vous enfermer dans sa peinture, ni
à s'y enfermer lui-même. Quand je l'ai connu il
ouvrait un
atelier : ce fut Sauve-qui-peut.
A la fin de ce livre il vous (se) ménagera bien
une sortie de secours.
(Préface à Sept Peintures, 1988)